PORTRAIT
L'ex-agent double Marc Fiévet enfin « blanchi » par la justice
Considéré comme l'un des meilleurs agents doubles des douanes, le Nordiste Marc Fiévet a pourtant été incarcéré dix ans comme narco-trafiquant. Car, explique-t-il, l'État l'a lâché. Il a donc porté plainte contre son administration pour « complicité de trafic de stupéfiants ». Un non-lieu vient d'être rendu. Ce qui le « blanchit ». Mais ne lui rend pas encore justice.
PAR SOPHIE LEFÈVRE
region@lavoixdunord.fr PHOTO GUY DROLLET
C'est une maison toute simple. Discrète aussi, avec des couleurs neutres. Un peu comme l'homme qui ouvre la porte. En jeans et polo, le visage éclairé par un regard bleu et la démarche tranquille, il invite à le suivre dans un salon où s'accumulent coupures de presse, dossiers, cassettes vidéo. Et où sont rassemblés, sur une même table, radio, télé et ordinateur.
Et là, d'un coup, on se dit que le Nordiste Marc Fiévet se rapproche davantage de l'image que l'on se faisait d'un agent double. Surtout lorsque l'on sait que celui-ci a infiltré pendant six ans les réseaux de narco-trafiquants. A obtenu d'excellents résultats. Et a été « remercié » par dix années de prison, après avoir été jugé au Canada puis en France. Une situation surréaliste... mais n'allons pas trop vite.
Pour cet homme de 62 ans, l'actualité est avant tout ce non-lieu « explosif », insiste-t-il, rendu par la juge d'instruction Sophie Clément, le 16 mai, suite à la plainte qu'il avait déposée contre les douanes. Pour « complicité de trafic de stupéfiants » et « subornation de témoin ».
« Les investigations entreprises ne permettaient pas de caractériser à l'encontre de Marc Fiévet les faits de trafic de stupéfiants », écrit la juge. Ce qui « blanchit » celui qui a été incarcéré comme narco-trafiquant.
« Ce non-lieu est un premier pas », estime Marc Fiévet. « Le temps que j'ai passé en prison n'est toujours pas justifié. » Peut-être.
Les conséquences du non-lieu
Mais ce non-lieu va permettre d'étoffer suffisamment son dossier pour demander un recours en révision au Canada et tenter, en France, un procès en responsabilité contre les douanes. À la clé : une innocence enfin reconnue et de gros dommages et intérêts. « Ce serait une juste réparation », estime Marc Fiévet, qui est toujours en liberté conditionnelle. « Jusqu'en 2013. » Lui qui « a permis à l'État de saisir des tonnes de drogue ».
L'histoire commence à Gilbraltar. En 1988. Avec de « fortes sommes qui ne s'échangent qu'en liquide » et « des bateaux souvent repeints ». À l'époque, Marc Fiévet est amarré dans le port principal de l'enclave britannique en Espagne. « J'étais parti pour faire le tour du monde, j'ai eu un souci avec mon bateau... » Baroudeur, ancien pilote, parlant espagnol et anglais, il est contacté par la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED). Et accepte de devenir aviseur ; il sera chargé, en échange d'une rémunération, de donner des renseignements sur les trafiquants de drogue circulant en mer. Nom de code : NS 55.
Officiellement armateur, Marc Fiévet traîne un peu partout et récolte des tonnes d'informations. « Il suffit d'observer... » Vite repéré comme étant un excellent agent, il rencontre le ministre du Budget, Michel Charasse, lui propose d'étoffer les réseaux, obtient son soutien.
Un palmarès impressionnant
D'observateur, Marc Fiévet devient transporteur. Pour les trafiquants de drogue, et infiltre au plus près les réseaux. « J'avais une production énorme. » L'ancien directeur national de la DNRED, Jean Hoguet, lui reconnaît un palmarès impressionnant. Avec 18 tonnes de cannabis, 150 kilogrammes de cocaïne et une centaine de personnes arrêtées. Et puis, l'aviseur fait une rencontre déterminante : celle de Claudio Locatelli, membre de la mafia italienne, l'un des plus gros trafiquants du monde, dont il devient le bras droit. « J'ai eu des informations sidérantes. » Avec Locatelli, l'aviseur rencontre Orujuela, le successeur d'Escobar, au Venezuela. Et prend peur : « J'ai demandé à arrêter, j'étais inquiet pour ma famille. Les douanes n'ont pas voulu. » Il continue. Et apprend que le mafieux veut acheminer 10 tonnes de cocaïne vers la Corse, avec des étapes intermédiaires.
C'est lors d'une d'entre elles, en 1994, que les Canadiens arraisonnent un bateau de Fiévet, El Pacifico, qui contient 5 tonnes de cocaïne. L'aviseur est arrêté en Espagne. Puis réclamé par les Canadiens. « Au Canada, le directeur régional des douanes m'a dit de plaider coupable, qu'il arrangerait ma situation à mon retour en France. » Confiant, Marc Fiévet s'exécute. Et prend perpète au Canada. Une peine ramenée à vingt ans en France où il est rapatrié en 1998. Et là, les douanes « le lâchent ». Une défection que Marc Fiévet et son avocat attribuent, notamment, aux changements au sein de la direction des douanes et du gouvernement. « Ils se sont dit que l'agent NS 55 était le problème de leurs prédécesseurs, pas le leur », estime Me Christophe Pech de Laclause.
Dix ans plus tard, Marc Fiévet sort de prison (1). Il travaille actuellement comme veilleur de nuit. Et ne peut toujours pas voir sa femme et ses filles restées à Malaga. Une décision du parquet qui passe en appel à Douai vendredi, le jour où sera diffusé, sur France 3, le « Pièce à convictions » qui lui est consacré (2).
Hanté par son affaire, Marc Fiévet n'a de cesse d'alerter les médias et espère que, au Canada ou en France, on finira par reconnaître sa position. Celle d'un homme qui est toujours resté debout. •
1. – Lire notre édition du 30 juillet 2005.
2. – Vendredi 30 juin, à 23 h 45 sur France 3.
> Marc Fiévet n'a pas souhaité que le nom de la commune où il vit soit divulgué.